Introduction
L’IA vous a pris en chasse
Des postes de travail supprimés à cause de l’automatisation ? À ce rythme, près de 273’000* postes
pourraient être supprimés en 2026 dans le monde. Et dans notre région lémanique ? Tamedia biffe 25 à 30*
postes, La Poste supprime 60* postes, et d’autres suppressions suivent sans forcément faire la une des
journaux. À en croire les marchés financiers, les entreprises les plus performantes ne sont plus
nécessairement celles qui recrutent le plus, mais celles qui produisent davantage de valeur avec moins de
collaborateurs. L’IA fait planer une ombre sur certains emplois et dans tous les cas, elle semble désormais
s’inviter au cœur des stratégies de productivité.
Qui sera le prochain ? Cette question est
légitime. Mais encore faut-il savoir de quoi on parle réellement lorsqu’on évoque l’intelligence artificielle
dans l’entreprise.
Chapitre 1
Et si le responsable n’était pas l’IA directement?
Voyons ce qu’est l’IA : nombreux sont les articles qui l’expliquent techniquement, on ne revient pas dessus. On retiendra qu’il s’agit d’une machine à penser, un outil qui sait relier des points entre eux et produit une réponse probable et pertinente qui coïncide quand même beaucoup avec la réponse attendue. Je propose de s’en tenir à ce niveau de technicité pour l’instant, ce qui nous permet d’aller sur le domaine de son utilisation.
Nous parlons donc bel et bien d’un outil et c’est ici que se trouve le twist, la confusion, et c’est ici aussi que naît la peur de l’IA, à mon avis. Penchons-nous sur l’étymologie, qui me paraît éclairante dans ce cas : « outil »*, qui veut dire au 12ème siècle « objet nécessaire qu’on embarque pour un voyage » vient du latin « ūtensilia » (ce dont on se sert). Un croisement avec ūsāre (se servir de, employer) rend compte du -s- de ŭsitīlia (ustensile) toujours dans cette même idée d’objet utile.
Or, entre un objet utile et un sujet utile, le raccourci est très vite fait de vouloir remplacer l’un par l’autre...
Seulement voilà, quand on embarque dans un voyage entrepreneurial, un projet ou toute autre activité visant à créer de la valeur pour un client, il n’y a pas que des objets utiles qu’on embarque, mais bien des humains utiles au succès de l’opération, des humains compétents et motivés (pour la simple et bonne raison que nous ne pouvons pas prévoir tous les outils dont nous aurons besoin lors du voyage). Or, entre un objet utile et un sujet utile, le raccourci est très vite fait de vouloir remplacer l’un par l’autre, puisqu’en l’absence de l’outil adéquat, c’est l’humain qui s’y colle. Et ce d’autant plus que l’IA, qui est un objet utile, se comporte comme un sujet pensant, et que l’humain, qui est un sujet qui peut se montrer utile, se comporte dans le cadre professionnel comme un objet fiable et remplissant une fonction bien précise, telle une machine. C’est à s’y méprendre.
Sauf qu’à la base, ce qu’on recherche dans l’outil, c’est son utilité plutôt que l’objet et pour être lucide, son efficacité. On voit bien qu’on n’a pas eu beaucoup de mal à passer de la carte routière au GPS, tous deux utiles mais pas efficaces de la même manière. Idem pour la calculatrice, l’ordinateur, la voiture, internet et cetera. Cela indique le sens de la marche, qui est d’aller vers le plus efficace, de faire plus avec moins et d’accélérer la cadence. On passe ainsi de 12h pour assembler une voiture Ford Model T en 1908 sans la chaîne d’assemblage à 93 minutes avec la fameuse chaîne d’assemblage. C’est la même idée chez les boulangers qui déplafonnent le nombre de pains produits grâce au pétrin mécanique. La liste des exemples tend vers l’infini naturellement.
Est-ce que tout cela fait du sens? Ou plutôt, quel sens cela fait-il pour mon boulanger et mon constructeur de voitures? Cela est synonyme de plus de ventes ou de moins de charge (et donc plus de rendement) et les dirigeants ne sont pas en état de refuser du bénéfice supplémentaire dans le cadre d’une entreprise à but lucratif, tout est aligné.
Il est donc plus facile de crier au loup quand les entreprises licencient et investissent dans l’IA que de
remettre les idées dans le bon ordre à savoir :
- 1. Les outils les plus efficaces remplacent les moins
efficaces, depuis toujours et l’IA n’échappe
manifestement pas à cette règle.
- 2. les humains ne sont pas des outils, mais ils remplissent parfois des fonctions que des outils peuvent
remplir eux aussi, de sorte que lorsque ces derniers deviennent plus efficace, leur remplacement ne devient
plus qu’une question de temps. On a l’image des caisses automatiques des supermarchés (automatique oui, mais
c’est bien le client-humain qui bipe les aliments).
les responsables sont: ...
A mon avis, on vient de lever le voile sur les responsables : la recherche incessante d’efficacité et donc de rentabilité d’une part, et la confusion entre l’outil et celui qui l’utilise d’autre part. Sans suspense, ni l’un ni l’autre ne sont sur la voie du changement.
Chapitre 2
Est-ce que l’IA choisit seule ses victimes?
L’IA étant un outil, et donc un objet utile comme nous l’avons vu dans le chapitre 1, se pose la question de savoir comment l’apprivoiser. Nous pouvons déjà nous rassurer sur les éventuelles intentions qu’elle pourrait avoir à notre égard en faisant la distinction fondamentale entre un objet et un sujet.
Le loup est bien dans la bergerie, mais il attend un ordre.
Un objet est inerte, il subit la dégradation liée au temps qui passe, il n’a ni volonté propre, ni de désir, il peut être construit. Un sujet est vivant, pourvu de désir (c’est-à-dire des besoins ou des envies), il subit aussi le temps qui passe mais s’en défend grâce aux renouvellements des cellules tout au long de la vie et cherche à survivre (normalement). Il provient de la génération antérieure (je rappelle que l’expérience de Frankenstein n’a pas fonctionné, la construction d’un humain n’a rien donné d’autre que des frissons liés à notre imagination). Par conséquent, l’IA n’a pas d’intention propre à elle, ni de volonté. Elle attend un prompt pour répondre, comme on peut le voir sur toutes les interfaces habituelles. On pourrait dire que le loup est bien dans la bergerie, mais il attend un ordre.
Pourquoi donc tout ce cirque au sujet des méfaits de l’IA?
Eh bien premièrement parce qu’elle fonctionne de manière probabiliste, c’est-à-dire qu’elle ne donne pas
toujours le même résultat pour une même question, elle se montre souvent pertinente et parfois elle se trompe.
Elle donne ainsi l’illusion que sa réponse est le fruit d’une réflexion. Or, ce n’est pas le cas.
Deuxièmement, elle bénéficie d’une mémoire et d’une autonomie remarquable dans les tâches qui lui sont
confiées, pouvant ainsi enchaîner des actions à la manière d’une personne qui aurait une mission à accomplir.
On dirait qu'elle décide agit de son propre chef.
Mais alors, qui est aux commandes pour remplacer des emplois par l’IA? Ni plus ni moins, et comme toujours, l’organe décisionnel de chaque entreprise, autrement dit le patron. La relation patronat-employé est perturbée dans le sens où le boss a besoin que le job soit fait (d’une manière ou d’une autre) et il va choisir la solution la plus efficace pour y arriver. À défaut de trouver l’outil adéquat et optimisé, c’est l’humain qui s’y colle, comme toujours. L’employé, lui, s’est formé pour accomplir le job, et son illusion c’est que sa valeur réside dans ses skills et son expérience, puisque son CV expose ce qu’il a à vendre. Alors, où se trouvent les prochaines victimes de l’IA? Je dirais partout où une fonction peut être réalisée plus efficacement par un outil, et partout où un décideur choisira d’utiliser l’outil plutôt que l’humain.
Chapitre 3
L’angle mort de l’enthousiasme de l’IA
Revenons à nos moutons (s’il nous en reste), et explorons le scénario suivant : on a viré tout le monde, on a mis des systèmes IA, autrement dit des agents agentiques, des processus stables, des automatisations, branchés sur des IA surpuissantes, prompté tout ce petit monde correctement et on est parti pour l’aventure. Par où commence-t-on? Un LLM propose la voie la plus sûre, un autre LLM le chemin le plus intéressant, le tout est remonté chez l’agent orchestrateur qui fait un rapport complet sur les pour et les contre de chaque option, classé par pertinence via un score attribué et basé sur un calcul très juste du point de vue arithmétique.
Il y a des décisions qui dépassent le cadre de la raison
On choisit l’option la plus chouette. Très bien, on est complimenté pour ce choix, l’IA est d’accord avec nous et nous sort une « feuille de route en 139 étapes » pour réaliser avec succès cette aventure. Pour tout aventurier vivant dans la vraie vie, c’est un scénario catastrophe qui se présente pour une raison simple et suffisante : l’aventure n’a rien à voir avec les choix les plus probables, surtout quand on joue sa peau. Il y a des décisions qui dépassent le cadre de la raison, des calculs et des tableaux « pour/contre ». L’IA reste un outil, au service de l’aventure et non pas l’inverse. Elle est pertinente sur plein de sujets, de réflexions, d’actions mais il lui faut un utilisateur aux commandes, c’est-à-dire quelqu’un qui donne une intention, une impulsion (et quelques tokens bien sûr) et qui veille à garder le cap tout au long du chemin. D’ailleurs, une carte routière, un GPS ou une IA pourront nous dire comment relier un point A à un point B, mais aucun de ces outils ne pourra nous dire quelle destination choisir.
On dirait bien que l’humain n’a pas perdu toute sa place dans cette aventure. Simplement qu’en automatisant des actions, il crée des raccourcis pour aller plus loin, faire plus avec moins, mais il reste bien évidemment responsable du résultat produit par ses agents. En l’utilisant, on voit tout de suite que l’IA peut produire rapidement beaucoup de « bruit », beaucoup de blabla et aussi de belles choses. Mais il lui manque du « skin in the game » (cette notion provient du livre du même nom, du philosophe Taleb) c’est-à-dire de l’implication dans ses activités, elle ne subit pas les effets de ses erreurs et elle se contente de s’excuser si elle se plante. En l’utilisant, on voit très vite qu’il lui manque du bon sens, elle peut dériver dans ses idées mais comme il s’agit d’un outil, on dira que ses résultats dépendent de son utilisateur. Ainsi, une personne boostée à l’IA peut donc produire bien plus de résultats que la même personne sans IA tout en considérant que la qualité du résultat dépend de l’utilisateur. L’IA ne fait donc qu’amplifier l’impact de son utilisateur, pour le meilleur comme pour le pire.
Conclusion
Chacun à sa place
Bien que l’IA semble s’en prendre aux emplois à l’image des licenciements en masse et aux investissements simultanés dans cette technologie par les entreprises, on a vu que la nature de l’IA ne lui permettait pas d’agir par elle-même et que c’était bien une décision humaine qui conduit à remplacer un emploi par une machine. De son côté, l’IA n’en demeure pas moins un objet dépourvu d’intention mais qui peut se rendre très utile et efficace. Un tel objet si performant a donc nécessairement besoin de son utilisateur humain pour réaliser des tâches, des projets ou toute autre mission. Il n’est donc pas seulement question de remplacer l’humain (ou plutôt sa fonction) mais d’augmenter son impact grâce à l’IA et moyennant une prise de conscience que le couple humain-machine (et auparavant le couple humain-animal) a permis de bâtir les sociétés actuelles (je vous mets au défi de bâtir un immeuble par la seule force des biceps avec autant d’efficacité qu’avec des machines). Même là où la technologie a remplacé l’essentiel de l’activité humaine, prenons l’exemple de la fabrication des automobiles avec des robots automatisés, l’humain reste présent, ne serait-ce que pour tester le produit fini, vérifier que le processus s’est bien déroulé sans oublier que l’intérêt qu’a l’humain de construire un véhicule n’est pas dans sa construction, mais dans les déplacements qu’il peut faire avec. L’IA étant un outil spécial qui peut nous berner, il est important de garder notre sens critique avant d’agir et d’engager sa responsabilité.
le bon vieux couple humain-machine a encore de beaux jours devant lui
En conclusion, embarquer l’IA dans l’aventure, c’est oui bien sûr ; virer tout le monde parce qu’on a pensé à prendre les bons outils, c’est non, évidemment. Le curseur est à mettre au bon endroit, l’IA dans les mains des bonnes personnes, et dès que tout est en place, on transforme la voiture des Pierrafeu en véhicule autonome. Et pour ce faire, on vous accompagne avec plaisir.
Liens
Suppression d’emplois :
Licenciements et automatisation par l’IA
La Poste :
Restructuration informatique à La Poste
Tamedia :
Réorganisation de Tamedia et recours à l’IA
Nouveaux indicateurs :
L’IA et les nouveaux indicateurs de réussite
Étymologie du mot « outil » :
Consulter la définition